Agriculture biologique,
Protection de l'eau et territoires

sur Twitter Flux RSS
  Espace
sites pilotes

Accompagnement des changements de pratiques : quelles coopérations dans les territoires ?

Synthèse de l’atelier de co-production du 20 janvier 2017 « Et si on innovait dans l’accompagnement du changement de pratiques agricoles ?» organisé par la FNAB lors du séminaire sur la transition agricole et alimentaire des territoires des 19 et 20 janvier 2017 à Paris.

Formation conversion Ö l'agriculture bio - Mayenne

Après des décennies d’expériences en matière d’accompagnement des changements de pratique, l’exigence de la transition agricole dans les territoires exige de repenser ces dispositifs et de compenser leurs limites. Car l’efficacité de chaque dispositif se mesure au travers de la boucle de rétroaction qui s’instaure – ou pas – grâce à l’action publique. Les politiques publiques ont donc, plus que jamais, la responsabilité de savoir dialoguer avec les bons acteurs, et d’assumer un rôle d’ensemblier stimulant des réseaux et points d’appuis dans les territoires pour soutenir la transition.

La responsabilité de l’élu(e) est de savoir porter une démarche inclusive, à l’écoute, et essentiellement facilitatrice : car si l’atout de la collectivité est le levier du foncier, elle a également des marges d’action pour accompagner les porteurs de projet. Charge à lui, ou elle, de savoir communiquer sur l’enjeu, ou les enjeux, qui interpellent le territoire et sa communauté d’acteurs, comme la biodiversité ou la qualité de l’eau.

Avec de telles motivations, la collectivité ou le gestionnaire d’eau potable devront être capables de démontrer l’intérêt économique de la transition agricole à l’échelle de l’exploitation, soit en accompagnant par des leviers ad hoc la mise en route des nouveaux projets, soit en intervenant sur les débouchés et la structuration des filières. La collectivité peut être alors amenée à justifier de la force de frappe de l’intervention publique pour rassurer les filières et les encourager à développer des filières alternatives.

S’appuyer sur la rencontre entre les producteurs et les acteurs de la filière

Ce faisant, elle intervient dans le domaine économique : il est donc indispensable de trouver le moyen d’enrôler les filières dans le dispositif, au titre de leur rôle dans la sécurisation des démarches de conversion et de l’autonomie des exploitations – car les financements publics ont vocation à se réduire. La solution qui se dégage est celle d’un conseil en changement s’apparentant au conseil commercial prodigué dans les exploitations agricoles, et donc en amont un travail partenarial, selon la méthode du dialogue territorial, avec les acteurs économiques et intervenants des filières – et ce, compte tenu de la structuration de ce tissu économique, à une échelle plus large que celle du territoire.

Et qui dit dialogue, suppose d’éviter de cloisonner les acteurs entre eux : comités de pilotage, comités techniques, doivent être mixtes, au sens d’une mixité conventionnel et bio, et définis autour d’une démarche progressive d’amélioration continue, et non pas strictement bio afin d’éviter de stigmatiser les pratiques conventionnelles et de mieux reconnaître la transversalité des enjeux.

« Le terme de conversion est inadapté »

Bien souvent, trop souvent, les politiques publiques et les dispositifs d’accompagnement conçoivent la conversion en agriculture biologique comme l’aboutissement d’une démarche. Sans s’intéresser, encore, à ces périodes charnières, que traverse toute organisation, qui doit savoir périodiquement, tous les cinq ou six ans, reconsidérer sa démarche, l’incrémenter, donner de nouvelles orientations. Ou tout simplement continuer d’enrichir une démarche d’amélioration continue et fixer de nouveaux objectifs à moyen ou long terme. « Il est très important que l’accompagnement technique perdure » relaie le rapporteur du groupe « Motivations pour le changement de pratiques ». « Ce n’est pas au moment où les animateurs sont parvenus à passer du statut d’écolo de service à celui de technicien à part entière que l’accompagnement technique doit cesser. » D’ailleurs, le terme de conversion, à l’échelle du terrain et de l’action locale, est jugé « inadapté ».

Cette permanence de l’accompagnement renvoie à la nature même et la pérennité des aides financières,. Sans s’attarder sur les changements de majorité dans les régions – de surcroit devenues « redistributrices » des aides de la PAC (avec par conséquent des incertitudes fortes sur le contenu de la PAC post 2020), et donc sur la remise en cause du soutien aux producteurs bio, l’instabilité des financements est une préoccupation majeure.

La définition de leur contenu, aussi, car leur efficacité est étroitement liée au contexte territorial et à la qualité du dialogue, comme le révèles les disparités des résultats génère des résultats du programme Re-Sources en Poitou Charente. Les coopératives, aujourd’hui conscientes de l’évolution du chiffre d’affaires de la bio et donc soucieuses de savoir s’adapter aux évolutions du marché, qui constatent les similitudes de l’intervention publique dans les territoires, avec un succès plus ou moins au rendez-vous. Le développement et la pensée économiques rendent indispensable d’objectiver ces écarts territoriaux, sans verser dans une forme de clientélisme agricole, ultime recours de stratégies à la recherche de résultats tangibles.

Tenter de rationaliser les comportements et processus décisionnels

SYRVA

L’enjeu est donc de mieux comprendre ce qui fait levier auprès des agriculteurs, entre d’une part l’intérêt public et la logique économique. « Il fallait trouver les connections entre ces logiques, sans perdre de vue qu’au final, la décision reste entre les mains de l’agriculteur ». Marie Buard, de la FRAB Nouvelle Aquitaine, s’est saisie du postulat selon lequel « tout agriculteur peut potentiellement devenir agriculteur bio », quel que soit le laps de temps nécessaire à la décision et à la conversion.

A partir de travaux autour de l’entrepreneuriat agricole et de la diversification du chercheur Vincent Lagarde, sont retenus deux axes de différenciation des comportements et processus décisionnels des agriculteurs. Avec d’une part, l’insertion territoriale, qui dégagera un profil d’opportuniste ou un profil prudent, et d’autre part, la tendance personnelle du producteur, entre un profil « militant » et un profil « entreprenant ».

De cette méta-analyse ressortent quatre profils, dont les forces en présence sur le territoire pourront être identifiées, sur le terrain, au travers de questionnaires individuels dont la caractéristique est d’objectiver, au travers des pratiques et des réalités de l’exploitation, le profil, et donc les motivations du producteur. Appliqué sur un échantillon Viennois, le questionnaire a permis ainsi de définir précisément quelles étaient les populations d’agriculteurs, entre « militants » (10 à 15% en moyenne, au regard des premiers résultats obtenus dans la Vienne, encours de confirmation dans le Grand Angoulême), « opportunistes », les prudents solitaires plutôt « suiveurs » et les « managers ».

Déterminants de la stratégie producteur en faveur de l'AB. Source : Marie Buard, 2015

Déterminants de la stratégie producteur en faveur de l’AB. Source : Marie Buard, 2015

Quel marketing territorial autour de la bio ?

Ce travail de définition permet ainsi, pour la première fois, de définir les leviers d’une politique les plus adaptés en fonction d’un profil majoritaire… car « faire le choix du profil militant, plutôt minoritaire, aura des impacts sur les surfaces en conversion ». Sachant que chacune de ces catégories sera sensible à un discours et pas à un autre, et à l’inverse pourra se sentir repoussée par certaines formes de discours de la collectivité au travers de sa communication et des objectifs assignés aux dispositifs mis en place (le manager pouvant être dissuadé par un discours militant s’appuyant essentiellement sur des motivations environnementales). Il conviendra donc, à l’avenir, de tester cette nouvelle méthode pour comparer ses résultats aux méthodes actuelles, qui, bon an mal an, cherchent à favoriser tous les profils. Avec un avantage clé pour cette nouvelle méthode de diagnostic, dont les résultats sont a priori stables dans le temps, les fondamentaux agissant sur le comportement étant propres et fortement ancrés dans l’individu. Tout en tenant compte du renouvellement de 50% des exploitations dans les 10 années à venir.

De la coopération technique à la communauté de pratiques

Groupe d'Çchanges grandes cultures_Mayenne

Pour agir sur les temporalités, ou tout du moins sur les conditions nécessaires à l’évolution des pratiques des producteurs, l’expertise du projet Cap Vert porté par la FNCUMA vient ajouter un éclairage complémentaire, toujours avec une approche sociologique, mais cette fois-ci des réseaux et autres collectifs pouvant apporter un conseil alternatif et donc contribuer à aider les producteurs à s’affranchir progressivement des intrants. Les CUMA, qui rassemblent aujourd’hui 50% des producteurs français attirés par la quête de l’autonomie, sont le premier espace indépendant auquel se réfèrent les producteurs. Constituées pour mutualiser des moyens techniques, qu’ils soient matériels ou humains, elles contribuent à accompagner le changement de pratiques des producteurs autour de la recherche d’économies, d’une meilleure maîtrise du système, de la valorisation des ressources de l’exploitation… Très logiquement, cette coopération avant tout matérielle vient s’enrichir informellement de conseils entre pairs ou d’échanges de semences, pouvant contribuer dans une certaine mesure à une dynamique d’agro-écologie silencieuse, sans revendiquer pour autant de motivations environnementales. Car le modèle de la CUMA ne suffit pas à affranchir complètement le producteur adhérent des intrants et de la mécanisation. Pour que les conditions de la transition soient réunies, il est donc nécessaire de combler les trous dans la raquette de ces collectifs d’échange et de mutualisation. Exemple en est du groupe de producteurs Bioloos, à Loos-en-Gohelle dans le Pas de Calais, autour d’un collectif constitué dans le cadre d’une CUMA, mais qui s’est formalisé afin de répondre à un appel à projet d’installation bio sur 8 hectares du foncier communal : un nouveau noyau, aujourd’hui entièrement constitué autour des valeurs du cahier des charges de la bio, et qui attire de nouveaux producteurs autour d’un projet commun d’assolement.

L’étude Cap’Vert, qui s’est penché aussi sur des réseaux de conseillers ayant existé au Québec, permet de pointer le manque de structuration de ces réseaux de conseils et d’appui alternatifs. Un nécessaire rôle d’ensemblier, qui revient légitimement à la collectivité locale, afin de faciliter la mise en relation des agriculteurs, y compris entre réseaux et groupes techniques aux vocations aujourd’hui différentes…

Une nouvelle génération de contrats basés sur l’engagement

Démo binage Plaines et vallées de Niort

« Ce qui ne plaît pas, c’est le programme tout prêt ». Le constat est sans appel pour Alexis Ingrand, du Syndicat Mixte d’Eau Potable de la Vallée de la Courance, l’un des territoires du projet Re-Sources en Poitou-Charentes. L’évaluation de la première période 2010-2014 a démontré la nécessité de mieux prendre en compte l’acceptabilité et l’appropriation des mesures.

Parmi les nombreux changements apportés, le premier a été de confier à un opérateur extérieur (l’IFREE, pôle d’éducation à l’environnement) la conduite d’une concertation ouverte, devant s’achever sur la rédaction de fiches actions ensuite soumises à la validation politique. L’intervention minimale du syndicat mixte et des élus à ce stade de la définition du programme d’action, leur a permis, à l’étape suivante, d’exiger l’engagement des acteurs du territoire, dans la continuité de l’écriture du nouveau programme d’action.

La co-construction aura ainsi permis de formaliser une nouvelle génération de contrats, non plus construits sur le principe d’une rémunération contre services rendus, mais comprenant une exigence d’auto-financement des projets (20% pour les diagnostics et 40% pour l’accompagnement). Est assuré le maintien de la gratuité pour les producteurs, en contrepartie de l’assurance que les projets seront financés par des partenaires financiers -eux aussi signataires de la charte d’engagement.

Il restait toutefois à maximiser la capacité des producteurs et des acteurs du territoire à endosser le rôle de producteurs d’eau. Une étape délicate, compte tenu de la formation initiale des techniciens agricoles.

Une nouvelle condition est donc définie par le syndicat mixte et l’Agence de l’Eau, les bénéficiaires de l’aide publique devant désormais s’engager à suivre des formations d’hydrogéologie dans ses appels à projet. Pour augmenter l’effet de ces formations, la partie théorique est réduite afin de favoriser des visites d’exploitation – souhaitées à l’extérieur du bassin d’alimentation – afin d’enrichir les projets. Au final, les propositions des techniciens viennent s’appuyer sur le programme d’action pour détailler des projets autour des couverts végétaux, d’intercultures courtes… L’objectif est atteint : le contenu du programme d’action est « verrouillé », les techniciens formés. Au final, pour un coût de 3 centimes d’euros au mètre cube (soit 46 000 euros pour le salaire des deux animateurs du syndicat), le syndicat peut se satisfaire d’avoir obtenu l’inversion de la courbe des nitrates sur son bassin versant.

La performance environnementale, nouvel argument de vente des appellations contrôlées

faugeres-web2

L’histoire des bassins versants et des captages Grenelle semble souvent caractérisée par une première phase de conflits. La Vallée de l’Orb, territoire majoritairement viticole, connue pour son appellation contrôlée sur les vins de Faugères, qui comprend trois grands secteurs prioritaires avec huit captages Grenelle, n’échappe à la règle des tensions générées par l’émergence de nouvelles politiques environnementales. Et pourtant, en 2015, lorsque la Chambre d’Agriculture entreprend d’élaborer de nouveaux programmes de Mesures Agro-Environnementales sur la région, elle se tourne vers le syndicat mixte pour élaborer et porter un programme de trois années sur la vallée. « Avec, aujourd’hui, très peu de zones blanches qui ne sont pas encore concernées par des actions » témoigne Yannis Gilbert. L’intervention du syndicat se déploie avec des leviers complémentaires : un poste d’animateur, qui accompagne aussi les communes dans des démarches zéro pesticide, mise en place d’aires de lavage collectives pour éviter les pollutions ponctuelles liées au nettoyage du matériel, création d’un secteur prioritaire pour le versement d’aides à l’investissement dans un matériel adapté.

Vers des conversions et un maintien en bio financés par le marché ?

L’appellation d’origine reste aujourd’hui le principal agent du succès obtenu par le Pays de Faugères, dont 50% de l’appellation était convertie en 2015, grâce à la success story d’un producteur caviste, ayant accepté d’expérimenter à la demande de ses acheteurs. La vague de conversions a fini par toucher une coopérative voisine, qui se lance prudemment avec 10% de ses surfaces, vend sa production, et ambitionne donc de convertir à nouveau 10%. Parallèlement, le cahier des charges de l’appellation intègre ces évolutions environnementales et se rapproche de plus en plus du cahier des charges de la bio, avec un intérêt toujours plus manifeste des acheteurs. Le Biterrois, territoire voisin dont la production n’a malheureusement pas hérité de la même renommée que le Faugères, voit dans cette dynamique la possibilité de mieux vendre, du moins plus facilement ses produits. Un producteur converti au bio témoigne de l’amélioration de ses conditions de travail, n’étant plus contrainte de faire plusieurs salons chaque mois pour vendre sa production. D’autres se sont convertis mais ont hésité à faire valoir leur certification, avec un résultat moins convaincant sur leurs ventes. Le GIE « Les Enherbeurs », créé pour offrir un espace de coopération autour de l’enherbement des vignes, a accueilli récemment la venue du Ministre de l’Agriculture. La dynamique économique est telle que le syndicat a décidé, avec l’Agence de l’Eau, de faire de la valorisation économique des exigences environnementales, un point clé de l’accompagnement des producteurs, jusqu’à formaliser des plans de communication adaptés. L’objectif étant, à terme, que les filières puissent se pérenniser sans l’appui de financements publics. Un enjeu que ne manque pas de souligner à son tour Anne-Claire Pignal, de la FNCUMA, car sécuriser les débouchés des productions est le seul moyen de s’assurer de la pérennité du changement de pratiques.


Pour aller plus loin

 Logos-partenaires

Exporter en PDFDownload PDF

Tous les dossiers

Vidéos

    Séparateur

Espace sites pilotes

Connexion