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La Ferme France peut-elle réussir sa transition ?

Synthèse de la conférence d’ouverture du 19 janvier 2017 « Les enjeux de la transition agricole des territoires » organisée par la FNAB lors du séminaire sur la transition agricole et alimentaire des territoires des 19 et 20 janvier 2017 à Paris.

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Jamais le rôle de l’agriculture n’a été autant sujet à controverses. Son acceptation classique, nourrir le monde, s’est fracassée sur la crise agricole et se retrouve en porte à faux vis-à-vis de la demande sociale en faveur d’une alimentation saine, de qualité, locale, voire bio. Mais ce n’est pas le seul défi qu’elle va devoir surmonter : renouvellement des générations de producteurs, dont 50% partent à la retraite dans les 10 prochaines années, résilience des exploitations face aux changements climatiques et au coût de l’énergie. Et si la révolution de l’agriculture était territoriale ?

Quand Marc Abadie, Directeur du réseau et des territoires de la Caisse Des Dépôts (CDC), interpelle l’audience pour que ses représentants viennent lui soumettre ses projets de circuits courts et autres démarches « bio et local », le ton est donné. La question de l’agriculture a changé de paradigme pour la première fois depuis plus de 50 ans, avec des collectivités qui s’intéressent non plus au seul fait agricole, mais aux agriculteurs et au devenir de leurs exploitations. Les politiques publiques retrouvent de la considération pour le poids économique de l’agriculture, et veulent mieux reconnaître l’importance des paysages agricoles dans l’aménagement de leur territoire. Et ce, tout en s’appuyant sur la demande sociale de plus en plus pressante qui a su porter cette évolution – encore symbolique mais néanmoins historique – de politiques publiques qui ne traitent plus séparément de l’agriculture et de l’alimentation.

Un territoire, ça se mange

Les logiques de reterritorialisation sont passées par là, souligne Olivier Dulucq, délégué général de l’UNADEL (Union nationale des acteurs et structures du développement local) avec une législation « qui ne fait que rattraper la réalité, car au final ce sont les élus et les citoyens qui réinventent ce partenariat » entre l’agriculture et le territoire. « L’agriculture revêt beaucoup de fonctionnalités, comme l’alimentation, l’aménagement des bassins de vie, du tissu économique, et une fonctionnalité culturelle, presque ethnologique » estime Guillaume Riou, secrétaire général de la Fédération Nationale d’Agriculture Biologique (FNAB).

Notre société est issue de fondamentaux ruraux et agricoles, avec un fait nouveau : l’agriculture, fait traditionnellement rural, devient urbaine. Les grandes métropoles, à l’échelle mondiale, ne cessent de nous inspirer, avec leurs « food court », leurs supermarchés coopératifs bio, la multiplicité des formes d’agriculture urbaine. Ce signal envoyé très distinctement par les consommateurs et leurs inventifs groupements n’a plus rien d’un signal faible. En 2016, 6 millions d’euros ont été investis par la Foncière Terre de Liens : une goutte d’eau dans un marché formidable, qui attire non seulement la CDC, mais aussi les grandes et moyennes surfaces (GMS), qui y voient l’opportunité de réconcilier leur image avec les attentes des consommateurs les plus exigeants.

« La reterritorialisation est le contraire d’un repli sur soi, car cette reterritorialisation porte des valeurs d’ouverture et de solidarité. » Isabelle Touzard

La bio donc, change de braquet. Son chiffre d’affaire a augmenté en 2016 de 20% (voir notre dossier sur les chiffres de la bio). Sur certains territoires, elle est devenue une réalité à près de 20% de surface agricole utile. Sur d’autres, elle ne pèse que quelques pourcents et pourtant la dynamique de transition n’en est pas moins amorcée. Le risque de cette croissance à deux chiffres est de voir l’agriculture biologique échapper au militantisme et à ses valeurs préfiguratrices pour la voir glisser doucement dans l’escarcelle du secteur privé. Une « bio à deux vitesses », l’une qui respecterait strictement un cahier des charges technique, l’autre qui respecterait tout un système de valeur basé également sur la reconquête du lien producteur-consommateur.

L’agroécologie fait consensus

Or, s’il y a un acteur légitime pour réunir autour d’un même projet partagé les enjeux agricoles et alimentaires, en réunissant autour d’une même table l’ensemble des maillons de la chaîne alimentaire de la fourche à la fourchette, c’est bien le territoire. Preuve de cet intérêt renouvelé,  les territoires se saisissent désormais largement de l’enjeu de la préservation des terres agricoles au travers de l’élaboration des schémas de planification – une évolution largement poussée par les textes de loi en matière d’urbanisme, avec notamment la loi ALUR (loi pour l’accès au logement et un urbanisme rénové).

Un autre signal, encore faible, fait son apparition. L’agroécologie et les circuits courts offrent les bases d’un nouveau consensus politique dans ces territoires, comme en témoigne Isabelle Touzard, dont la délégation renvoie explicitement à l’agroécologie et à l’alimentation : « l’agroécologie est politiquement fédératrice, ce qui permet de ne pas générer de fracture avec le monde agricole » affirme-t-elle après deux années de mandat consacrées à la co-construction de sa stratégie, avec les 31 élus de la métropole montpelliéraine.

Une politique publique résolument économique ?

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Progressivement, les valeurs comme un revenu décent pour les producteurs, une alimentation saine, la création de lien social entre producteurs et consommateurs, ou encore la protection des ressources naturelles et la lutte contre les changements climatiques commencent à se diffuser dans des politiques publiques qui cherchent encore comment réunir les conditions de la transversalité devenue indispensable pour répondre à la demande sociale. Entre restauration collective et commande publique, action foncière du territoire, et développement économique du secteur agricole, « chaque stratégie de développement devra être particulière à chaque intercommunalité. Nous avons 1200 portes, qui toutes ne s’ouvriront pas », estime Olivier Dulucq, « mais qui sont autant d’opportunités, à la condition de mobiliser les élus volontaires pour qu’ils mobilisent leurs pairs à leur tour. » Cette mobilisation fonctionne d’autant mieux que l’on sait, à l’échelle du territoire, trouver des solutions territoriales à l’enjeu du développement économique. Cependant en matière agricole, il est bon de se rappeler la complexité du rôle de l’élu, qui oscille entre la rareté du foncier, les contraintes qui pèsent sur la communauté agricole contraintes dont font partie les caractéristiques environnementales du territoire et l’héritage de pratiques antérieures. Ce qui amène Isabelle Touzard à affirmer que « les services de l’État sont à mobiliser pour faire la synthèse de ces contraintes localement, car bien souvent les dispositifs et législations nationales font de ces contraintes des problématiques inconciliables ».

Ainsi, l’aiguillon environnemental, en faveur du rôle de producteurs d’eau, de biodiversité ou de paysage des agriculteurs, gagnerait encore à être objectivé pour mobiliser davantage les moyens d’agir de la collectivité. A l’exemple des mesure préventives associées à l’agriculture biologique qui ne pèsent que quelques centimes au mètre cube d’eau : des coûts négligeables au regard du coût des installations de traitement. Un argument qui promet de gagner encore en puissance au 1er janvier 2018, avec les obligations de la loi GEMAPI en matière de protection des milieux aquatiques.

L’interdépendance agriculture et climat, nouvelle venue des politiques publiques

Du côté de l’Agence de l’Eau Seine Normandie (AESN), qui regroupe 380 captages à enjeux sur les 1000 comptabilisés sur le territoire national, l’élaboration du 10ème Programme d’interventions de l’Agence a permis de passer le cap de l’expérimentation de la bio, en généralisant les aides à la conversion sur l’ensemble bassin. Mieux encore, elle s’est dotée en décembre 2016 d’une stratégie sur l’adaptation du territoire au changement climatique, lui permettant de tisser les liens entre agriculture, protection de la ressource en eau, les sols et la biodiversité. De nouvelles aides expérimentales visent à instiller de nouvelles initiatives, pour renforcer la contribution de la bio à la reconquête de la biodiversité ou accompagner l’essor de l’agriculture urbaine et son rôle dans l’infiltration des eaux pluviales – et par conséquent la lutte contre le ruissellement.

Quelle résilience du modèle bio face à un développement exponentiel ?

Avec des surfaces qui ont augmenté en 2016 de 15%, la bio devient un phénomène de plus en plus concret dans les territoires, et particulièrement dans ces 35 sites pilotes « Eau et bio » – accompagnés par la FNAB – dont les 2/3 ont atteint le niveau enviable de 10% d’agriculture biologique en matière de surface agricole utile.

Mais y-a-t-il un risque de crise pour ce secteur et sa croissance à deux chiffres ? C’est le point de vue de Marc Benoît, chercheur de l’INRA, qui a souhaité questionner ce changement d’échelle et la diversité des risques inhérents. Ses travaux confirment le risque d’une bio à deux vitesses, et du risque de son industrialisation, mais s’intéressent aussi à l’échelle de l’exploitation, amenée à être confrontée à de nouvelles questions dont dépendront l’activité du paysan : accessibilité d’une offre de fournisseurs et de services adaptés, en amont mais aussi en aval dans le domaine de la transformation, possibilités légales de transfert de ressources d’une exploitation à une autre, autonomie de l’exploitation en matière d’azote et de phosphore… « L’enjeu majeur repose sur la diversification de l’activité des territoires. Il faut trouver des solutions génériques à décliner localement. » A ces difficultés techniques, il apporte un éclairage sur les changements à l’œuvre pour le producteur, plus ou moins bien entouré dans sa démarche de conversion. « C’est un bouleversement permanent, un état d’incertitude constant pour les métiers agricoles » avait affirmé Guillaume Riou plus tôt dans le débat. « Dans le Nord, la principale difficulté est l’isolement psychologique du producteur bio. Les dynamiques de développement sont très contrastées. Or, la place du producteur bio parmi les agriculteurs du territoire se pose au travers de ses interactions » détaille-t-il, plaidant pour des « corridors de transfert des savoir-faire à même de favoriser les dynamiques de conversion ».

Qu’ont en commun la Mogette des Marais, le lentillon de Champagne et le Piment d’Espelette ?

Nive - crédit SMBVN

 « C’est finalement le tissu agricole qu’il faut constituer » estime à son tour Isabelle Touzard, évoquant l’action foncière de la métropole de Montpellier, l’enjeu de la diversification. Un chantier colossal, qu’il faudra peut-être savoir prioriser au vu des enjeux environnementaux, juge Marc Benoît, qui relève « l’enjeu de concentration territoriale de systèmes agricoles propres sur les territoires à enjeu eau ». Une idée qui plaît à Guillaume Riou, producteur de céréales et producteur d’eau, par ailleurs convaincu de la nécessité de relancer des productions locales, empreintes d’un patrimoine culturel et reflet du terroir. « Nous devons trouver les conditions favorables à l’émergence de cultures enracinées localement, comme la Mogette des marais, le Lentillon de Champagne, le piment d’Espelette… » Le pari « des petites filières locales » est aussi celui d’Olivier Dulucq, qui souhaite miser sur l’intelligence territoriale et éviter que les politiques publiques agricoles continuent de s’écrire « par le haut ». Patrick Derosier, représentant du Ministère de l’Ecologie, renvoie aux systèmes alimentaires territoriaux désormais portés par la loi, des systèmes qui prennent en compte l’impact environnemental global de ces démarches territoriales visant à promouvoir des approches globales fédérant l’ensemble des acteurs, de la production à la consommation.


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