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Prospective alimentaire et climatique : encore beaucoup à faire…

Synthèse de l’atelier de co-production du 20 janvier 2017 « Interaction climat, agriculture et territoires. Nouveau regard sur des pratiques en vogue (TCS, méthanisation…) » organisé par la FNAB lors du séminaire sur la transition agricole et alimentaire des territoires des 19 et 20 janvier 2017 à Paris.

Démo Isle-Sur-La-Sorgue - Tien TRAN-14

Tandis que l’eau et la biodiversité sont visiblement les grandes gagnantes des aménités positives du cahier des charges de la bio, la question énergétique et climatique n’a aujourd’hui que peu pénétré les pratiques des producteurs – qu’ils soient en bio ou en conventionnel. Avec, pour résultat, une réalité méconnue : 17,8% des émissions de gaz à effet de serre français proviennent du secteur agricole.

Et désormais, l’agriculture a une place de choix au sein du Paquet Energie Climat adopté par l’Europe en amont de la COP21, avec des objectifs de réduction qui prennent en compte à la fois la contribution mais aussi les spécificités de l’agriculture. Ainsi, l’objectif à 2030 vise une réduction de 12% des émissions de gaz à effet de serre (GES) du secteur, et de 50% à l’horizon 2050 – tandis que tous secteurs confondus, l’objectif est le Facteur 4 à 2050, soit une réduction globale des émissions de 75%.

Ainsi à l’horizon 2050, le Facteur 4 aboutit à des émissions individuelles de 6 kg de CO2 par jour – contre 25 kg/jour à l’heure actuelle (soit 9 tonnes par an). Si l’agriculture semble à première vue peu émettrice, son empreinte carbone globale, intégrant les importations, atteint tout de même 100 millions de tonnes de CO2 sur les 500 émises chaque année. Concernant les régimes alimentaires actuels (en mode conventionnel), ceux-ci  « pèsent » à eux seuls 5,1 kg par jour, sans se déplacer, se chauffer, faisant de l’objectif 2050 de 6 kg un objectif a priori inatteignable. Inatteignable, si l’agriculture biologique, combinée à un régime alimentaire moins carné, n’offrait pas la solution. 3,2 kg, d’après l’étude de Solagro, semble être l’objectif tout à fait réalisable atteint par une part croissante de la population française et à rechercher collectivement pour l’horizon 2050.

Surfaces versus qualité ?

Ce qui n’en pose pas moins des challenges de taille, notamment sur l’épineuse question des cultures au-delà des pratiques culturales. Car la productivité du secteur agricole ayant été poussé à l’extrême, l’agriculture biologique ne peut se prévaloir d’une productivité équivalente à celle atteinte aujourd’hui, du moins pas pour les mêmes surfaces disponibles. Et il n’est pas non plus envisageable de compenser, dans un contexte d’accroissement de la population, par l’octroi de terres supplémentaires pour l’activité agricole – le besoin actuel de terres étant de 4800 m2 pour nourrir une personne en conventionnel, et de 1000 m2 supplémentaires pour nourrir la même personne en produits issus de l’agriculture biologique. Soit, à l’échelle mondiale, 7 millions d’hectares, à population égale, donc nonobstant la hausse démographique à l’œuvre.

« La population en Inde n’aurait pu croître à ce point si le régime dominant était carnivore. » Philippe Pointereau, Solagro

C’est donc l’évolution des régimes alimentaires, déjà invoquée par les études de Gilles Billen du CNRS de Jussieu, qui est mis sous les projecteurs par les associations ayant constitué une expertise alternative sur les enjeux et la lutte contre les changements climatiques. Solagro en tête, l’association créée en 1981 ayant dès le départ pris le parti de traiter non seulement des questions énergétiques, finalement assez marginales pour le secteur agricole, mais aussi des émissions de gaz à effet de serre, et plus récemment des conséquences des changements climatiques sur les exploitations françaises.

Re-territorialiser les habitudes alimentaires

RayonfruitsSatorizAvignonCreditphotosBio de Provence

Avant même d’anticiper les effets de ces changements annoncés sur les rendements des exploitations agricoles – voire sur la remise en cause de certaines cultures sur les territoires, la question du régime alimentaire devient une question centrale pour garantir l’égalité d’accès de tous à une alimentation saine. Au-delà de la question des terres disponibles, Gilles Billen avait démontré que la balance des importations et exportations de protéines ne plaidait pas en faveur de la mondialisation de l’agriculture, mais plutôt en faveur d’une nécessaire reterritorialisation. Cependant, le scénario d’une reterritorialisation de l’alimentation devait s’appuyer également sur l’évolution des apports protéiniques, ou sur le régime « demi-tarien », selon ses termes. 3,2 kg de GES, soit notre portion quotidienne 2050, équivaut à seulement 176 grammes de steak (la viande rouge étant en haut du classement des émissions de GES), pour 660 grammes de comté ou 39 kilogrammes de lentilles. L’avantage va donc clairement en faveur des protéines végétales, avec un point d’équilibre atteint en visant une réduction globale de la part carnée de 50 à 60%, versus une augmentation de 133% de la consommation et de la production de fruits à coques et de légumineuses : un enjeu de taille pour les productions françaises et leur diversification. Viennent donc s’inviter dans le débat, relancé par la publication du Réseau Action Climat France (RAC) – avec la contribution de Solagro – sur la réintroduction des légumineuses dans les champs français, la mogette de Vendée, le lentillon de Champagne.

Règles nutritionnelles et soutenabilité des régimes alimentaires s’opposent encore

Cependant, comme il n’est pas conseillé d’imposer quoi que ce soit en matière de régimes alimentaires, ceux-ci relevant de la sphère privée et donc de la liberté individuelle, l’enjeu est donc aujourd’hui de parvenir à créer de l’attirance sur ces nouveaux régimes, et surtout de contrer les recommandations nutritionnelles issues des différents Plans Nationaux Nutrition Santé (PNNS), qui, suivis à la lettre, constituent une aberration pour le climat. Car le mot d’ordre, originellement pour garantir à chaque enfant un développement non carencé, privilégie clairement le lait et autres produits carnés, avec un oubli de la part protéinée du végétal. Sorti le 23 janvier 2017, le PNNS 2016-2020 corrige quelques-uns des non-sens les plus frappants : les légumineuses sont désormais séparées des féculents pour leur richesse en protéines et en fibres, l’eau de boisson, seule boisson indispensable, est séparée du groupe des boissons, tandis les jus de fruits quittent le groupe des fruits et légumes et rejoignent le groupe des boissons sucrées.

« Il est indispensable de remettre en cause le pouvoir prescriptif des nutritionnistes. » Cyrielle Denhartigh, Réseau Action Climat France

Des initiatives, dans la restauration publique collective, tentent de redresser cette barre, parfois en dépit des recommandations des nutritionnistes : Grande-Synthe, 25 000 habitants dans le Nord, propose des menus 100% bio avec une part de produits locaux en constante progression, tandis que la ville de Paris expérimente un calculateur carbone des menus (www.acteursduparisdurable.fr) et qu’ici ou là, des menus alternatifs, sans viande ni poisson, sont proposés à un rythme hebdomadaire aux enfants.

A Grande Synthe, l’évolution des régimes alimentaires des enfants s’accompagne d’une transition progressive de l’approvisionnement de la restauration collective : la compétence restauration est déléguée à un ESAT (Établissement et Service d’Aide par le Travail) qui s’approvisionne en partie sur le territoire de la commune, et la commune œuvre aux côtés de Terre de Liens pour augmenter sa maîtrise foncière.

Évolution des régimes alimentaires et transition agricole sont indissociablement liés – un constat connu au travers des difficultés de la commande publique, au-delà du Code des Marchés, à s’approvisionner au local. Un sujet qui tend à renforcer les inégalités territoriales en matière de volontarisme politique. A l’échelle nationale tout d’abord : Philippe Pointereau de Solagro pointe que l’utilisation du 2nd pilier de la PAC, réceptacle des pratiques respectueuses de l’environnement, ne permet pas encore en France de mieux rémunérer ces pratiques. Tandis qu’en Allemagne, cet objectif est désormais atteint et porte la dynamique de l’agriculture biologique.

Mieux comprendre les phénomènes à l’œuvre, une urgence

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Ainsi, lorsque l’Agence Bio, dans le cadre de la préparation des Accords de Paris, met en avant les correspondances du cahier des charges de la bio avec les 10 recommandations de l’INRA en matière de prise en compte des changements climatiques dans l’agriculture (diminution des apports de fertilisants azotés, stockage du carbone dans le sol, modification des rations des animaux, valorisation des effluents…), c’est presque la première fois que l’enjeu climat interpelle aussi concrètement les pratiques des producteurs. Les études sur le lien entre agriculture biologique et climat continuent de briller par leur rareté et ne permettent pas véritablement d’objectiver la contribution positive de la bio à la lutte contre le réchauffement climatique. Faiblement outillé, le travail de sensibilisation et de modification des pratiques à dérouler dans les prochaines années n’en sera que plus long. Et ce alors même que les conséquences des changements climatiques deviennent progressivement une réalité dans certaines territoires : décalage des vendanges de deux semaines dans la Drôme, estives plus hautes de plusieurs centaines de mètres dans les territoires de montagne, risques élevés planant sur la filière forêt-bois dans ces mêmes territoire touchés par une ligne de partage climatique qui renforce l’élévation de la température…

C’est en PACA que l’une des expérimentations les plus intéressantes permet aujourd’hui de témoigner de la faisabilité d’un changement de pratiques amorcé autour de l’énergie et du climat, et toujours prolifique dans sa démarche d’amélioration continue, malgré la fin des subventions publiques. La démarche, née en 2007 sous le nom « Vers 100 exploitations et coopératives agricoles exemplaires », a permis d’instruire 107 dossiers, dont 70% en bio. Avec en moyenne 36 000 euros de financements mobilisés par dossier, les exploitations ont économisé 22% de leurs dépenses énergétiques et ainsi amélioré leur intensité énergétique de 8,5%. Consommations d’énergies, mais aussi consommations d’eau, économies réalisées sur l’alimentation des animaux, ou mise en place de paillages dégradables et de techniques de phytoremédiation, ce sont à la fois les consommations directes et indirectes (celles qu’il n’est pas possible de mesurer directement en tant que flux) qui ont bénéficié de cette démarche environnementale d’exemplarité.

Portée par l’ADEME, la démarche Climagri commence également à produire des enseignements dans les territoires, comme en PACA qui s’est servi de l’outil pour modéliser le passage de 15 à 30% de surface agricole utile en agriculture biologique à l’horizon 2020, en mesurer les impacts en terme de réduction de gaz à effet de serre, et faire ressortir l’enjeu de l’autonomie alimentaire du territoire.

Autant de démarches qui viennent nourrir le nouveau Groupe de Travail mis en place par la Fédération Nationale d’Agriculture Biologique, mi 2016, dans le but d’explorer plus avant ce lien climat et agriculture. Le Groupe de Travail a synthétisé les enseignements techniques en cinq leviers ou ingrédients à mobiliser pour engager une transition climatique. En bonne place, la somme des aménités positives sur l’eau, l’air et le climat du cahier des charges de la bio, ou encore la notion d’amélioration continue, la combinaison bio et local. La présentation, voulue succincte, n’échappera pas néanmoins à l’enthousiasme des participants qui l’enrichissent d’une « indispensable approche de l’adaptation au changement climatique et de la résilience des exploitations en bio », en notant que les variabilités extrêmes du climat pourraient mettre en danger des exploitations aujourd’hui  considérées comme résilientes.

Un autre apport des travaux de ce groupe de travail devra être de mieux mesurer et maîtriser l’impact des déplacements des consommateurs en circuits courts, jugent également les participants de l’atelier. « Une question qui revient systématiquement » juge Cyrielle Denhartigh, du RAC, qui estime que ces nouveaux circuits doivent être optimisés, en suivant l’exemple des magasins collectifs de producteurs, des AMAP, des marchés paysans, ou encore les chats groupés.

A suivre…

  • Un outil d’auto-diagnostic énergie/Gaz à effet de serre des fermes par l’Inter Réseau Agriculture Energie et Environnement. A découvrir ici.
  • Une charte d’engagement en Seine-Normandie. La stratégie d’adaptation au changement climatique de l’Agence de l’Eau Seine Normandie se traduit par une charte d’engagement qui s’adresse à tout type d’acteur, pour mieux s’emparer de la nouvelle stratégie de l’Agence…
  • Un convertisseur alimentaire. Terre de Liens met à disposition un outil permettant de donner un aperçu des surfaces et du potentiel nourricier du territoire, avec des évolutions prochaines afin de mieux prendre en compte les impacts positifs pour la biodiversité.
  • Un outil d’aide à la décision. Climat’Pratic, co-réalisé par l’ADEME et le RAC, qui permet également de modéliser des scénarii grâce à des données de référence classées par grands secteurs et domaines d’action.
  • Des ressources. Au RAC, sont disponibles un recueil d’expériences territoriales sur l’adaptation de l’agriculture aux changements climatiques et un fascicule pour promouvoir le développement de filières territoriales autour des légumes secs.

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