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Sarah Feuillette

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Témoignage de Sarah Feuillette

Responsable du service Prévision Évaluation et Prospective à l’Agence de l’Eau Seine-Normandie


 

Dans l’esprit de la COP 21, les six agences de l’eau françaises ont lancé dans chaque bassin, des démarches participatives pour s’adapter au changement climatique. En décembre 2016, le comité de bassin Seine-Normandie a approuvé sa stratégie d’adaptation au changement climatique.

Pourquoi l’Agence de l’eau Seine-Normandie s’intéresse à l’adaptation au changement climatique ?

En France, et en particulier sur le bassin Seine-Normandie, le changement climatique devrait fortement affecter le cycle de l’eau, du fait de l’augmentation de la température et de l’évapotranspiration, des baisses de précipitation moyennes, d’une intensité accrue des pluies fortes et de la montée du niveau de la mer. Les impacts projetés sur l’eau sont d’autant plus forts que les émissions de gaz à effet de serre se poursuivent tendanciellement. Un scénario tendanciel en termes d’émissions de gaz à effet de serre (le « RCP 8.5 » du 5ème rapport du GIEC), qui conduit à une augmentation de la température moyenne terrestre d’environ 4 à 5°C d’ici la fin du siècle et plus encore par la suite, entraînerait une situation catastrophique du point de vue de l’eau voire, d’après les climatologues, un chaos difficile à envisager et à gérer. La question de l’adaptation se pose donc plutôt dans des scénarios de réduction des gaz à effet de serre. En d’autres termes l’adaptation implique en premier lieu l’atténuation.

Dans les scénarios d’atténuation, même si l’augmentation de la température moyenne terrestre reste limitée à 2° (scénario de forte rupture qui correspond grosso modo à l’objectif fixé par l’Accord de Paris, qui visait même plutôt +1,5°C) ou à 3°C (scénario de changement mais pas de rupture), le changement climatique a des effets en terme de baisse des débits et des niveaux de nappe. Si rien n’est fait pour anticiper ces situations, on peut se retrouver avec une ressource en eau diminuée et en parallèle des besoins accrus de la part de chaque usager, qui spontanément vont chacun avoir tendance à « tirer la couverture à soi » en prenant plus d’eau alors qu’il y en a moins. Une telle situation ne serait pas tenable et conduirait à de graves conflits. C’est pourquoi il est important de concevoir de manière anticipée des stratégies d’adaptation au changement climatique du point de vue de l’eau. Les agences de l’eau, établissements publics jouant un rôle central dans la politique de l’eau à l’échelle des bassins versants, se sont donc logiquement saisies de la question. A cette échelle nous disposons en effet d’un système de gouvernance reconnu, qui est le comité de bassin, sorte de parlement de l’eau dans lequel sont représentés les usagers, les collectivités et l’État, avec ses groupes de travail thématiques et plus locaux. Cela permet de travailler de manière participative. Pour le bassin Seine-Normandie, la démarche a été initiée par Jean-François Carenco, alors préfet coordinateur de bassin, et François Sauvadet, président du Comité de bassin, au moment de la COP21.

Quels sont les enjeux sur le bassin Seine-Normandie, notamment concernant l’agriculture ?

Les différentes simulations projettent une baisse des débits d’environ 30% d’ici 2100, une baisse des niveaux des nappes équivalente, une augmentation de la température de l’eau d’environ 2°C, des étiages aggravés, des vagues de chaleur prolongées, des sécheresses agricoles, et des pluies intenses plus fortes, avec à la clef des risques d’inondations locales par ruissellement et de coulées de boues. Pour ce qui concerne les inondations par débordement des cours d’eau (donc les crues), le signal donné par les simulations est pour l’instant moins clair.

L’agriculture est au cœur de ces enjeux car cette activité est particulièrement touchée par les impacts évoqués précédemment, avec des risques forts au niveau des récoltes notamment, mais aussi car elle peut contribuer fortement à améliorer la résilience des territoires et à atténuer les émissions de gaz à effet de serre. En effet l’agriculture occupe la majeure partie du territoire et les pratiques agricoles ont un effet direct sur l’interface sol/eau qui est au cœur des problématiques d’infiltration de l’eau, de stockage, de maintien de l’humidité locale. Sur le plan de l’atténuation, certaines évaluations estiment que l’agriculture contribue à environ 20% des émissions de GES, en comptant la fabrication des intrants. L’exercice de prospective Afterres2050 montre qu’il serait possible de diminuer par 2 ces émissions à l’horizon 2050. Non seulement des changements de pratiques permettraient de limiter les apports en engrais de synthèse, très « émissifs » en N20, gaz à effet de serre puissant, mais en plus les sols riches en matière organique, les prairies, les bordures de parcelles et les arbres en agroforesterie permettent de stocker du carbone, constituant alors ce qu’on appelle des puits de carbone, qui viennent soustraire du CO2 à l’atmosphère.

Pouvez-vous expliciter la méthodologie d’élaboration de la stratégie d’adaptation au changement climatique, notamment sur le volet agricole ?

Cette démarche a été résolument collaborative et s’est basée sur des stratégies locales déjà existantes allant dans le sens des grands principes définis au début de la démarche. Ces principes consistent à préférer des solutions d’adaptation « sans regret », c’est-à-dire valables pour une large gamme de scénarios climatiques mais aussi socio-économiques et environnementaux, à opter préférentiellement pour des solutions multifonctionnelles, c’est-à-dire répondant à plusieurs enjeux à la fois, et congruentes avec la politique de bassin déjà à l’œuvre. Par rapport aux vagues de chaleur et à l’augmentation de l’évapotranspiration, il s’agit de viser la sobriété en eau des activités. L’objectif global fixé à cette démarche a été de rendre les territoires plus résilients face aux risques climatiques. Sur la base de ces principes, un grand nombre de réunions locales et thématiques ont été organisées en s’appuyant sur la gouvernance de l’eau en place, avec chaque fois des témoignages d’acteurs présentant leur stratégie face aux risques climatiques, et des échanges. L’ensemble de la démarche a été accompagné par le conseil scientifique du comité de bassin, mais également par un comité d’experts ad-hoc, présidé par Jean Jouzel, climatologue vice-président du GIEC, et composé de 17 experts de disciplines différentes.

Sur le volet agricole, la définition des actions a utilisé des prospectives telles qu’AF-Clim, Afterres2050, les travaux du réseaux agriculture durable, de l’Ademe, ou encore ceux des chambres d’agriculture à l’occasion de la COP21. Plusieurs témoignages locaux très intéressants ont été entendus, notamment sur un élevage à l’herbe (et en bio) en Normandie, mais aussi une CUMA valorisant les haies, ou encore, en Ile de France, une plateforme créant des débouchés pour la bio. L’accompagnement scientifique de la partie agricole a été assuré par Marc Benoit, Directeur scientifique à l’INRA (Mirecourt), qui a notamment participé au sein du comité d’experts.

Comment se matérialise cette stratégie ?

Dans la stratégie d’adaptation du bassin Seine-Normandie, des grandes « réponses stratégiques » sont apportées face aux risques climatiques des différents types de territoires du bassin (métropoles, zones rurales, littoral, zones péri-urbaines et industrielles). Chacune de ces réponses est déclinée en actions concrètes en annexe du document. Au total on compte 11 réponses stratégiques, qui donnent lieu à 46 actions différentes. Chaque action est décrite, y compris en termes d’assise réglementaire, d’indications économiques, de co-bénéfices, de lien avec l’enjeu atténuation, et illustrée à l’aide d’exemples concrets. L’agriculture donne lieu à une réponse stratégique particulière (la réponse D) : soutenir le développement de l’agroécologie. Mais elle est également présente de manière plus diffuse dans d’autres réponses qui portent par exemple sur des enjeux d’amélioration de l’infiltration, du rôle des milieux aquatiques, de la sobriété en eau. Globalement, l’application des différents principes énoncés précédemment et l’exemple des témoignages ont conduit, face aux risques climatiques, à mettre en avant l’agroécologie, le développement de l’hydraulique douce et en particulier des haies (qui sont actuellement encore en régression tendancielles sur le bassin !), le choix d’espèces et de variétés adaptées aux conditions pédo-climatiques locales, avec un encouragement à la recherche participative, l’agroforesterie

Quelle est le rôle et la place de l’agriculture bio dans cette action ?

En tant que modèle particulièrement abouti de l’agroécologie, l’agriculture biologique est citée à plusieurs reprises en exemple à suivre. En effet non seulement il s’agit d’une « filière bas niveau d’intrants » qui exerce donc une pression moindre sur la qualité des milieux aquatiques, laquelle, dans les scénarios de changement climatique, est menacée de dégradation avec la baisse quantitative des ressources, mais la bio assure aussi de nombreuses externalités allant dans le sens de l’adaptation, comme le montre très bien le récent rapport sur les externalités de l’agriculture bio, commandé par le ministre de l’agriculture à l’ITAB et à l’INRA : sur la biodiversité, la matière organique dans les sols, l’érosion… En termes d’actions concrètes vis-à-vis de l’agriculture biologique, la stratégie d’adaptation du bassin Seine-Normandie encourage à développer les surfaces cultivées en bio, en soutenant la filière, en développant les visites de fermes exemplaires, l’animation, en adaptant la formation agricole, en développant les contrats entre collectivités et parties prenantes de la filière pour aider la transition des filières agricoles ou en intégrant la dimension « Changement climatique » dans les contrats de pays, ou encore via l’acquisition foncière de parcelles dans les aires d’alimentation de captage.


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